Rassemblés autour du feu, près de Saint-Étienne, les gilets jaunes ont suivi l’allocution du président, mais n’ont pas été convaincus. Jean-Philippe Ksiazek/AFP
Rassemblés autour du feu, près de Saint-Étienne, les gilets jaunes ont suivi l’allocution du président, mais n’ont pas été convaincus. Jean-Philippe Ksiazek/AFP

Acte v. Macron n’a pas éteint la contestation

Après le discours présidentiel et malgré le service après-vente assuré par la majorité, nombre de gilets jaunes continuaient à dire leur détermination hier sur les ronds-points. La gauche et des syndicats appellent aussi à la mobilisation.

Tout avait été bien orchestré pour ménager la surprise et désamorcer le mouvement. Devant les 23 millions de téléspectateurs qui ont suivi l’allocution d’Emmanuel Macron lundi soir, les 100 euros annoncés pour les salariés au Smic étaient censés faire leur petit effet. « On n’est pas dupes », pouvait-on entendre dans la foulée sur les ronds-points occupés. Et pour cause, de l’aveu même hier du président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand, les annonces présidentielles sont « une accélération, ni (un) virage, ni (un) changement ».

Alors parmi les gilets jaunes, nombreux sont ceux qui restent déterminés. Sur le rond-point de Loches (Indre-et-Loire) où des cabanes de palettes sont érigées depuis le 17 novembre, les occupants sentent l’entourloupe à propos de ces fameux 100 euros supplémentaires. « Il va prendre aux pauvres pour donner aux pauvres », résume Michel (*), en touillant les plats de choucroute et de couscous qui chauffent sur les braises du barbecue. Après avoir travaillé dans les fermes à 14 ans, dans les champignonnières, puis en usine, le retraité se mobilise pour la première fois. « J’ai 1 080 euros de retraite après quarante-six ans de boulot. On ne s’en sort pas », souffle-t-il pudiquement.

« Je savais que ce serait du pipeau »

La prime de fin d’année au bon vouloir des patrons ne convainc pas non plus. « Au bout de dix ans d’ancienneté, je ne touche que 10 euros de prime de fin d’année. Même si elle est augmentée, ça ne fera pas grand-chose, mais je n’y crois même pas », commente Laure qui travaille dans un centre d’appels. À des centaines de kilomètres plus au nord, l’accueil des annonces d’Emmanuel Macron n’est pas plus chaleureux. « Je ne le regarde pas, je ne peux plus le voir. Je savais que ce serait du pipeau. La colère se reporte sur lui car il représente ce qu’on déteste. Je vois de la souffrance humaine partout », raconte Patricia, en invalidité après avoir été ouvrière dans une usine agroalimentaire. Avec elle sur le rond-point des Quatre-Chemins à Somain, dans le Nord, Sébastien, au chômage depuis deux mois, ajoute : « La fameuse prime, tout le monde ne l’aura pas. Celui qui touche 1 350 euros par mois l’aura-t-il ? Et pourtant, il ne s’en sort pas mieux. La solution, c’est d’augmenter tous les salaires, en majorant le taux horaire. » Ici, non plus la motivation n’est pas entamée : « Certains font des crédits pour vivre et manger, la misère grandit. Mais les moutons se sont réveillés, tant mieux », lance Gilbert qui sera en retraite à la fin de l’année.

Sur les plateaux de télévision, en revanche, des gilets jaunes « libres » tentent de temporiser. « On est à l’heure où il faut sortir intelligemment du mouvement », plaide ainsi Jacline Mouraud appelant à une « trêve ». « Il faut transformer le mouvement car on ne peut pas décemment le continuer à deux pas de Noël, plein de commerçants vont mettre la clé sous la porte, je ne veux pas me rendre responsable de dépôts de bilan », ajoute-t-elle. Le discours n’est pas sans rappeler celui de la majorité : « Si les gilets jaunes veulent continuer leur mobilisation, je pense qu’ils doivent trouver un type de mobilisation qui ne pénalise pas les commerces des centres-villes et des centres-bourgs en cette période de fin d’année très importante pour notre activité économique et pour l’emploi. Nous avons déjà des pertes de plusieurs milliards d’euros », insistait, hier, le député LaRem, Matthieu Orphelin.

« Comme tous mes camarades gilets jaunes j’appelle à l’acte V »

Tandis que les marcheurs sont occupés à faire le service après-vente, à l’instar du premier ministre hier devant les députés, le reste de la droite tente de tirer son épingle du jeu. Difficile quand une des mesures phares, la défiscalisation des heures supplémentaires, est ressortie des limbes de la Sarkozye et de son « Travailler plus pour gagner plus » de 2007. Ou encore quand le spectre du ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale plane sur le discours présidentiel (lire page 11). Mais LR a trouvé son angle d’attaque : « Pas un mot sur le financement ou la baisse des dépenses publiques, on met la poussière sur le tapis, on repousse les choses », n’a pas manqué de relever le président du groupe des députés LR, Christian Jacob, hier matin, sur France Inter. Le chef de l’État, dont les ministres n’ont cessé de le marteler, a pourtant prévu le coup et glissé la « maîtrise des dépenses publiques » entre deux signaux rassurants pour le patronat et les plus riches. Pour faire bonne mesure, l’Élysée a précisé, dans la foulée de son discours, que les annonces ne « remettent pas en cause la maîtrise de la dépense publique ». Comme le Modem dont la porte-parole Sarah El Haïry estime que « l’acte V ne doit pas être dans la rue », mais « autour de la table des concertations », LR est raccord avec LaRem sur ce point : « Je pense qu’à un moment donné, il faut lever le camp des ronds-points, il faut reprendre la vie », a déclaré Éric Woerth.

À gauche, au contraire, le « président des riches » en a pris pour son grade. « Toutes les mesures annoncées » seront « payées par les contribuables et les assurés sociaux, aucune par les grandes fortunes, ni les profits », dénonce Jean-Luc Mélenchon (FI). « C’est trop tard et c’est trop d’entourloupes et c’est pour ça que la mobilisation va continuer », renchérit Olivier Besancenot (NPA). « Le cap n’est pas modifié ! Le nouveau monde, c’est “retour vers le futur” », juge aussi Olivier Faure dont la formation a finalement décidé de se joindre à la motion de censure (lire ci-contre) des communistes et des insoumis. Dans ce camp-là, on estime que des points ont d’ores et déjà été marqués et qu’il faut pousser l’avantage. « Avec l’annonce de l’annulation de la hausse de la CSG pour les retraité·e·s modestes, le président de la République a opéré un premier recul. Preuve est faite que la mobilisation actuelle est décisive », constate notamment Fabien Roussel (PCF), qui appelle à ce qu’elle se poursuive.

À l’inverse, bien sûr, « il est temps de se remettre au travail », selon le Medef. Sans surprise, l’organisation patronale se félicite de mesures « de nature à répondre aux attentes exprimées sans pénaliser la compétitivité des entreprises ». Côté syndicats de salariés, l’avis n’est pas tout à fait le même. Si la CFDT salue une « première réponse pour les plus modestes » qui en appelle « d’autres à l’issue du débat national et des débats territoriaux que le président a confirmés », Solidaires et la CGT se montrent beaucoup plus critiques et mobilisés. « Ses petites phrases dont il s’est repenti, ou presque, ce ne sont pas des erreurs de communication, c’est naturel. Parce qu’il ne comprend pas les problèmes des Français, il ne comprend pas les problèmes de fin de mois, de chômage », juge Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT. C’est d’ailleurs « un discours pour rien pour toutes celles et ceux qui ont du mal à vivre au quotidien », que dénonce le syndicat. La CGT appelle donc « à poursuivre les mobilisations et à agir par des grèves dans les entreprises et des manifestations le 14 décembre ». « Les seules “réponses” de Macron à la souffrance sociale se limitent donc à de la poudre aux yeux et à des miettes », estime également Éric Beynel, de Solidaires. « Constat sans surprise qui confirme si besoin était qu’il faut amplifier et faire converger les mobilisations actuelles pour la justice sociale et fiscale », ajoute-t-il, appelant « à faire du vendredi 14 décembre une journée de grève interprofessionnelle et à rejoindre le samedi 15 décembre les mobilisations des gilets jaunes ». Loin d’être satisfaites de la seule annulation de la hausse de la CSG pour les pensionnés qui touchent moins de 2 000 euros, neuf organisations de retraités (CGT, FO, CFCT, CFE-CGC, Solidaires, FSU, FGR-FP, LSR, UNRPA Ensemble & solidaires) invitent elles aussi à gagner la rue, le mardi 18 décembre. Dès hier, lycéens et étudiants organisaient un « mardi noir » (lire page 6). Et samedi, un nouveau rendez-vous demeure bien à l’ordre du jour. « Ils peuvent toujours faire des mesurettes, nous faire croire qu’ils augmentent le Smic alors qu’en réalité ils vont taper dans les cotisations sociales (…). Pour moi, c’est complètement bidon et comme tous mes camarades gilets jaunes de France j’appelle à l’acte V, samedi prochain, à Paris », résume Christophe Couderc, un gilet jaune de Paris. Macron n’en a pas fini avec les mobilisations.

(*) Le prénom a été modifié.
Julia Hamlaoui avec Ludovic Finez et Olivier Morin
 
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