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Quelle issue à la révolte ?

Jeudi, 22 Novembre, 2018

Nous sommes bien face à un mouvement de protestation, protéiforme certes, mais contestant des choix politiques. Ne pas lui répondre ne peut que continuer à exacerber les contradictions et les colères.

L’aveu du président de la République porte loin ! « Je n’ai pas réussi à réconcilier les Français avec leurs dirigeants », a-t-il reconnu. Échec bien plus important et fondamental qu’il n’y paraît. La stratégie sur laquelle il a fondé sa « marche vers le pouvoir » en proposant la réconciliation du peuple avec les intérêts du monde des affaires lui revient comme un boomerang. La tentative « d’union nationale » pour adapter la France à la mondialisation capitaliste ne fonctionne donc pas. Tout comme ne fonctionnent plus ni l’enfermement des classes populaires dans des systèmes d’alternance entre les forces de droite et sociales-démocrates, ni leur version élaborée du « ni droite, ni gauche », variante des grandes coalitions à l’œuvre en Europe.

À sa manière, M. Macron a cherché une coalition d’une partie de la gauche et de la droite au sein de ses gouvernements en organisant une stratégie de terre brûlée contre les partis politiques et les syndicats, tout en asphyxiant de nombreuses associations. Il commence à en payer le prix fort. Il n’y a pas en France de sainte-alliance nationale possible pour une politique tout orientée vers le service de l’argent et contre le pouvoir d’achat, les services publics, le travail, l’environnement. C’est ce qui se manifeste dans les mouvements de protestation en cours de manière plus ou moins confuse mais déterminée. Ceux-ci sont le résultat d’une sédimentation des mécontentements contre les politiques menées depuis des années par les gouvernements successifs dont le seul programme se décide au sein du Conseil européen sur la base de traités chargés d’organiser la concurrence et les inégalités pour faire gonfler les capitaux.

Beaucoup de celles et ceux mobilisés samedi 17 novembre l’avaient déjà été contre le traité européen de 2005. Nous sommes bien face à un mouvement de protestation, protéiforme certes, mais contestant des choix politiques. Ne pas lui répondre ne peut que continuer à exacerber les contradictions et les colères. C’est aussi contribuer à laisser croire que l’extrême droite ou la droite extrême qui tentent d’infiltrer le mouvement pourraient être des recours quand ces opportunistes sont non seulement coresponsables de la misère d’une large partie de ce peuple en action mais cherchent, de plus, à opposer les intérêts des classes populaires, un jour choyées et l’autre accusées d’être assistées. Ces forces n’ont pour seule proposition que de réduire la dépense publique, c’est-à-dire les moyens pour les services publics et les infrastructures routières ou ferroviaires. Être utile en ce moment, c’est donc aider à l’unité populaire et à l’ouverture de perspectives novatrices de transformation progressiste.

Malheureusement, de larges pans des classes populaires ne sont plus aujourd’hui adossés aux structures collectives de gauche, politiques et syndicales. Ils évoluent dans un environnement qui, à force de combattre les idées progressistes, de promotionner les idées réactionnaires, de brouiller tous les repères et de faire le procès des syndicats, risque de les entraîner vers des impasses mortifères. Mais leur profonde colère et leur désarroi, qui s’expriment dans un décor clair-obscur, ne gomment ni leur légitimité, ni leur potentiel égalitaire, pas plus que la force qu’ils recèlent.

La mèche a été allumée par la fiscalité à l’heure où le gouvernement a décidé d’en faire une arme décisive de son combat en faveur des plus riches. Le système fiscal est devenu sous les coups de boutoir néolibéraux une hydre inégalitaire qui protège le capital et assomme les classes populaires par le biais d’impôts indirects toujours plus injustes et écrasants, d’une imposition sur le revenu qui concentre l’effort sur les bas et moyens salaires et d’une CSG qui frappe si durement les retraités.

À cela s’ajoute pour les familles une série de dépenses exponentielles et non compressibles, qui vont de l’énergie au transport, du logement à la santé, en passant par la téléphonie ou l’accès à Internet et qui, mis bout à bout, représentent un fardeau pour les bas et moyens salaires. Ils sont des millions à compter « à l’euro près ». Le spectacle d’une richesse dégoulinante, d’un gouvernement qui n’a d’yeux que pour la finance et les secteurs industriels qui lui sont adossés, dans les télécommunications ou le numérique, ne peut qu’exaspérer une large part de la population qui se vit comme déclassée, condamnée au chômage et à la précarité, témoin des désindustrialisations et délocalisations et enfermée dans une trituration des territoires sous pression du capital qui la rend dépendante de l’automobile. C’est de dignité dont parlent aujourd’hui celles et ceux qui se font entendre.

La pression fiscale s’exerce alors que se dégradent les services publics, de l’éducation nationale aux hôpitaux, à la justice comme à la sécurité ou encore aux collectivités locales saignées à blanc, tout en observant les classes fortunées créer, dans une démarche individualiste, leurs propres réseaux de solidarité, leurs propres stratégies d’évitement, jusqu’à profiter de multiples niches fiscales, ou à gorger de leur argent des paradis fiscaux. Ceci a pour dramatique conséquence d’abîmer les termes du contrat social républicain.

La forme qu’a prise cette révolte populaire reflète les contradictions et les difficultés du mouvement social traditionnel à faire valoir ses vues et à transformer les colères en puissance propulsive pour le progrès social et environnemental. Ce sont justement ces contradictions que les progressistes ont le devoir de travailler, avec les intéressés porteurs ou non de gilets jaunes, en liant l’enjeu environnemental au partage des richesses et en proposant les termes d’un nouveau contrat social et écologique qui mette le capital à contribution du bien commun jusqu’à lui ôter sa prétention à régenter nos vies. En développant de nouveaux services publics des transports, notamment ferroviaires, en soumettant le vaste secteur des énergies polluantes à un impôt juste pour financer la transition environnementale avec la construction de nouveaux véhicules moins polluants. Cette refonte industrielle nécessiterait des millions d’emplois qualifiés.

Contribuer à ce que le mouvement actuel se donne un contenu de justice fiscale et sociale, tout en s’insérant dans le combat pour la transition environnementale, faire en sorte qu’il pose l’enjeu politique d’une visée de changement progressiste et démocratique égalitaire sont autant de nécessités.

Patrick Le Hyaric
 
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