Le ministre de l’Environnement polonais, Michal Kurtyka, lors de l’ouverture de la COP24. Janek Skarzynski/AFP
Le ministre de l’Environnement polonais, Michal Kurtyka, lors de l’ouverture de la COP24. Janek Skarzynski/AFP

Climat. La transition socialement juste veut s’imposer dans le paysage

Lundi, 3 Décembre, 2018

La 24e conférence de l’ONU sur le climat (COP24) démarre en Pologne sur fond d’exigences climatiques et de justice sociale. D’ici quinze jours, 196 pays devront s’entendre pour renforcer la portée de l’accord de Paris dans le respect des droits humains.

L’année 2018 s’achève dans l’atmosphère enfiévrée des exigences sociales, la ­revendication ardente d’actions contre le réchauffement et une question brûlante : comment faire fusionner les deux ? Les gilets jaunes, en France, ne sont pas seuls à l’imposer sur le devant de la scène. La COP24, nouvelle conférence sur le climat qui a démarré hier à Katowice, en Pologne, va devoir elle aussi s’y frotter. « Les syndicats veulent des emplois décents sur une planète vivante », écrit ainsi la Confédération syndicale internationale (CSI), en préambule d’un document de travail destiné à alimenter les débats. « Les mesures visant à assurer une transition (socialement) juste devront être reflétées dans le rulebook de l’accord de Paris. » Rulebook, ou autrement francisé « manuel d’application » de l’accord sur le climat adopté il y a trois ans, lors de la COP21, lequel doit entrer en phase opérationnelle en 2020.

Les enjeux ont pris de l’ampleur

Après deux années consacrées à travailler à ce « livre réglementaire », les États doivent finir de l’élaborer d’ici au 14 décembre, date à laquelle s’achèvera la COP24. À la clé : l’adoption d’un corpus de règles solides, équilibrées et justes, qui, une fois clarifiées, « inciteront les pays à intégrer le respect des droits humains, de la sécurité alimentaire et de l’égalité des genres au cœur de leurs actions climatiques », explique le Réseau action climat (RAC). Cela va de pair avec le renforcement des engagements collectifs en matière de réduction de gaz à effet de serre (lire p. 17), insiste l’ensemble des organisations citoyennes, dont le message peut se résumer en un slogan : justice sociale et justice climatique, même combat. Et surtout, même urgence.

Un quart de siècle a passé depuis que les États membres de l’ONU ont commencé à négocier les mesures structurelles à mettre en œuvre pour lutter contre la hausse globale des températures. Les tractations restent toujours aussi difficiles. Les enjeux, eux, ont pris de l’ampleur. L’été 2018 restera, dans les mémoires des habitants de l’hémisphère Nord, comme celui où le réchauffement global a concrètement frappé. Déjà communes en Afrique ou en Asie, sécheresses, vagues de chaleur, pluies intenses et inondations se sont attaquées comme jamais à l’Europe, au Japon et à l’Amérique du Nord. Cela pourrait n’être qu’un avant-goût.

Publié en octobre, un rapport du Giec est venu rappeler avec retentissement l’écart auquel il faut s’attendre entre un monde plus chaud de 1,5 °C comparé à la période préindustrielle et un monde plus chaud de 2 °C. Dans le premier cas, les impacts seront notables. Dans le second, ils seront pires, marqués par des vagues de chaleur plus longues, des pluies plus intenses, une hausse du niveau des mers plus nette et un risque accru de disparition pour certaines espèces – les coraux singulièrement (à relire sur l’Humanité.fr). De fait, selon qu’il y ait action ou non, le portrait de la planète ne sera pas le même.

65 millions d’emplois « bas carbone » potentiels

Le monde du travail n’échappe pas à la règle. Dans un rapport publié cette année et baptisé « Emploi mondial et perspectives sociales », l’Organisation internationale du travail (OIT) a calculé que même avec un scénario à 1,5 °C, plus de 5 % d’heures de travail pourraient, en 2030, être perdues du fait de stress thermique en Asie du Sud et en Afrique de l’Ouest. À l’inverse, la construction d’une économie verte dans le cadre de l’accord de Paris pourrait générer 65 millions de nouveaux emplois « bas carbone » d’ici à la même date. En Europe, ce chiffre pourrait s’élever à plus 2 millions.

Encore faut-il travailler à leur mise en œuvre et y travailler de façon claire. C’est ce à quoi s’attellent les organisations de travailleurs depuis bientôt dix ans. « La transition juste est un concept syndical avancé lors de la COP15 de 2009, à Copenhague », rappelait voilà dix jours Sébastien Storme, conseiller du Centre pour la transition juste de la CSI, lors d’une conférence organisée à Paris par l’Institut de développement durable et des relations internationales (IDDRI), l’institut I4CE et la Fabrique écologique. « Il s’appuie sur cinq grands piliers : le dialogue social, la formation et la requalification, l’investissement dans les filières d’avenir, le respect des droits de l’homme et la protection sociale », poursuivait-il. En 2015, l’OIT publiait un rapport sur le sujet. La même année, après force batailles de la part des syndicats et des ONG, le principe d’une transition juste était intégré au préambule de l’accord de Paris. Moins fort que s’il l’avait été dans le texte ­lui-même, seul à être juridiquement opérationnel. Mais suffisamment conséquent, tout de même, pour en faire aujourd’hui une question impossible à ignorer.

L’idée de tout cela est bien évidemment de cuirasser le droit les travailleurs, et plus globalement celui des populations, dans un monde économique appelé à muter. Elle est aussi de garantir que la transition énergétique avance, quand elle bloque encore souvent faute d’être socialement supportable.

Or elle peut l’être. Si l’histoire regorge de restructurations sanglantes qui ont conduit au creusement des inégalités, elle démontre aussi que le volontarisme des pouvoirs publics peut conduire à d’autres scénarios, avancent chercheurs et syndicalistes. « En Norvège, lorsqu’a été planifié le déclin de l’industrie de la pêche il y a quarante ans, le gouvernement a investi 7 % à 8 % du PIB national dans la reconversion des territoires, le soutien des pêcheurs, leur requalification et la formation de leurs enfants », expliquait à l’Humanité, en 2015, à l’issue de l’adoption de l’accord de Paris, Anabella Rosemberg, déléguée de la CSI. « L’Espagne vient de mettre 250 millions d’euros sur la table pour permettre la fermeture de six mines et accompagner les 1 700 travailleurs concernés », illustrait dans la même veine Sébastien Storme, il y a quelques jours. Et de poursuivre : « Au Canada, où le charbon emploie 3 700 personnes mais vaut pour 12 % des émissions de gaz à effet de serre, une task force multi-acteurs a été mise en place pour réfléchir à comment sortir de ce secteur. »

L’Union européenne, qui, les 13 et 14 décembre prochain, doit mettre son budget de l’énergie en débat, est fermement attendue sous cet angle. « On parle de 1 200 milliards d’euros sur sept ans, relève Pierre Cannet, responsable des questions climatiques du WWF. 40 % de ce budget au moins doit être mis au service de la transition. »

L’attente est d’autant plus forte que plusieurs études sont venues démontrer, cette année, que sous couvert d’investissements importants, une sortie des énergies fossiles sans violence sociale était possible sur le continent et au-delà. Ainsi celle publiée par l’IDDRI en septembre. Étape intermédiaire d’un travail entrepris internationalement en 2016, le rapport donne à voir que, soutenue par les bonnes politiques, une sortie mondiale du charbon (28 % de la consommation énergétique mondiale), économiquement soutenable et socialement acceptable peut être envisagée dans un temps compatible avec celui requis par les objectifs de l’accord de Paris.

Marie-Noëlle Bertrand
 
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