Corinne Atlan La couleur des ginkgos

Jeudi, 6 Décembre, 2018

La chronique littéraire de jean- claude lebrun. Un automne à Kyôto Corinne Atlan Albin Michel, 306 pages, 18 euros

Il y avait eu, en 1970, l’Empire des signes, de Roland Barthes, et, en 1995, le Japon depuis la France, de Michel Butor. À ces deux grandes références il faut désormais ajouter cet Automne à Kyôto, livre de grande beauté et de méditation profonde rédigé par une familière de la culture japonaise, traductrice de Haruki Murakami, Hitonari Tsuji, Yasushi Inoue, Yôji Sakate… Au total plus de soixante œuvres, roman, poésie et théâtre. À côté desquelles viennent prendre place des productions personnelles. ­Réflexion sur la traduction (Entre deux mondes, 2005), fictions historiques (le ­Monastère de l’aube, 2006, le Cavalier au miroir, 2014), regards sur une civilisation (Japon, l’empire de l’harmonie, 2016).

Kyôto, capitale impériale de 794 au début de l’ère Meiji, en 1868, se présente pour Corinne Atlan comme une source d’inspiration et de réflexion. En elle, plus qu’en Tokyo ou Yokohama, se donne en effet à voir la juxtaposition de la tradition et de la modernité. Installée dans une « rue paisible » d’un quartier périphérique, à porté de regard d’une colline boisée et d’un temple du Xe siècle haut lieu de spiritualité, l’auteure tient ici une manière de journal de ses déambulations et de ses rencontres au fil des saisons. Avec une attention particulière pour le passage de l’été à l’automne, quand ginkgos, érables et chrysanthèmes peu à peu prennent des teintes certes éclatantes, mais annonciatrices de l’entrée dans la petite mort de l’hiver. Illustration le long des rues, dans les parcs, au bord de la rivière Kamo, aux reflets « de laque noire », de l’éphémère, cette « impermanence » constitutive d’un art japonais tout entier centré sur « la poignante instabilité de l’existence ». Corinne Atlan s’attache à en restituer les aspects multiples, dans la ville et la nature, comme dans les gestes ritualisés du quotidien. Des pages superbes d’inspiration impressionniste, sur les incessants changements de tons des frondaisons ou sur la cérémonie du thé chez une vieille amie, avec son protocole implicite, façon de donner un peu consistance au fragile instant présent, font de ce livre un objet singulier, tenant à la fois du guide, de l’essai philosophique et du recueil de poésie. Tandis que de courts textes en italiques, en ouverture de chaque chapitre, font venir un Japon moins esthétisé, marqué par Hiroshima et Fukushima comme par l’uniformisation mondiale. Ici, le présent se mesure à l’aune subtile et délicate du passé.

 
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