De Cournon à Frontignan et Saint-Denis-de-La Réunion (nos illustrations), presque toutes vivent leur première immersion dans un mouvement social. Pascal Guyot/AFP-Richard Bouhet/AFP
De Cournon à Frontignan et Saint-Denis-de-La Réunion (nos illustrations), presque toutes vivent leur première immersion dans un mouvement social. Pascal Guyot/AFP-Richard Bouhet/AFP

Égalité. Lucille, Margot, Karine et les autres, unies dans la lutte

Jeudi, 6 Décembre, 2018

En première ligne, les femmes sont nombreuses à endosser le gilet jaune. Le reflet de la place qu’elles ont gagnée dans la société, mais aussi des injustices qu’elles dénoncent.

Raff 63. Entendez : raffinerie du Puy-de-Dôme. C’est le nom du campement des gilets jaunes de Cournon-d’Auvergne, des « Gaulois réfractaires », est-il également écrit sur une banderole, en référence à l’une des petites phrases d’Emmanuel Macron à l’adresse des opposants à ses réformes. « Les Gaulois, Vercingétorix, nous connaissons », s’amuse Séverine, habitante de Cournon, ville située dans l’agglomération de Clermont-Ferrand, à deux pas du plateau de Gergovie qui a vu s’affronter le chef gaulois et les divisions romaines de César. Comme cette jeune vendeuse en prêt-à-porter, au chômage depuis plusieurs mois, une dizaine de femmes parlent de leur engagement. « Avant les gilets jaunes, je n’étais jamais sortie de chez moi. Jamais. Là, je me suis dit qu’il fallait taper du poing sur la table », insiste Anne, secrétaire à mi-temps. Presque toutes vivent leur première immersion dans un mouvement social : Annie, agent de service à la retraite, Marie, soignante au CHU, arrivée là par « curiosité », Margot, qui travaille dans l’événementiel. Lucille, téléconseillère, en congé parental, avait bien manifesté lorsqu’elle était lycéenne, mais sans véritable conviction. Reste Karine, employée chez Michelin, en invalidité, qui a manifesté une fois contre la loi travail. Et Nicole, retraitée, heureuse de renouer avec ses jeunes années, celles de 1968, et le militantisme qu’elle avait connu au Parti socialiste, qu’elle a quitté par déception, à la fin du deuxième septennat de François Mitterrand.

« Samedi dernier, c’est moi qui ai manifesté. Ce samedi, ce sera lui »

Pour toutes, l’histoire commence de la même manière : un gilet jaune ostensiblement posé sur le tableau de bord de leur voiture. Et l’envie d’aider les premiers mobilisés. « Avec mon mari, nous avions décidé de passer au campement, rapidement, pour voir ce que les gilets jaunes pensaient et voulaient. Finalement, nous sommes restés. Vraiment, c’est très sympa. On peut y venir en famille », explique Séverine. D’ailleurs, sa fille n’est pas très loin, affairée aux côtés de son père au barbecue. Dans le foyer de Lucille, le partage des tâches militantes s’est imposé : « Samedi dernier, c’est moi qui ai manifesté. Ce samedi, ce sera lui (son compagnon – NDLR). Moi, je m’occuperai de nos trois enfants. » Chez Karine, c’est un peu plus compliqué. « Mes enfants comprennent mais ils préféreraient me voir à la maison. Du coup, je ne fais rien le week-end mais je viens là tous les soirs », précise-t-elle.

Qu’est-ce qui les amène à bousculer ainsi leur vie, à « tout faire à la va-vite, les courses, la lessive, les enfants » ou encore à se lancer dans la recherche et le transport de lourdes palettes de bois pour bloquer la raffinerie voisine, comme l’a fait Nicole ? À cette question, elles répondent unanimes : l’injustice, désormais insupportable. Insupportable « de ne pas pouvoir finir le mois », « de ne plus pouvoir aider les enfants », énumèrent Annie et Nicole, dont les retraites ont été ponctionnées par la CSG. « De subir une double peine lorsqu’on est malade et que l’on doit se contenter d’une indemnité de 532 euros » par mois, complète Karine. Ou « d’être obligé de choisir entre une paire de chaussures et la nourriture », dénonce Séverine. « De ne pas pouvoir offrir de vacances à ses enfants », se désole Lucille. Et finalement, pour toutes, il est devenu insupportable « de ne plus vivre mais de survivre. De rogner sur tout : les vacances, les loisirs, le plaisir d’un petit restaurant de temps à autre ». « De culpabiliser lorsqu’on s’accorde un peu de plaisir », résume Margot. Leur colère est là. Beaucoup pour leurs enfants. « Ces générations à venir dont nous sommes responsables », juge Anne.

« On a le sentiment de ne plus être en démocratie »

Leur exaspération n’est pas nouvelle. Elle remonte à des années. « Depuis que l’on nous prend ce qui nous permettait de vivre à peu près correctement », croit se souvenir Karine. Lucille acquiesce d’autant plus que son propriétaire vient de lui annoncer une hausse de son loyer de 17 euros en janvier. « On a l’impression que l’écart entre les riches et les pauvres s’agrandit et que ces derniers sont de plus en plus nombreux », déplore Nicole, inquiète de voir les acquis sociaux partir en fumée. « Il serait nécessaire de répartir autrement les richesses », propose-t-elle. Toutes sont d’accord. Ainsi, le rétablissement de l’impôt sur la fortune constitue pour elles un préalable à la levée du camp. De même que l’augmentation des salaires. Pas de 3 %, comme le prétend Édouard Philippe pour le Smic. « C’est insuffisant », tranche Séverine. Elles parlent de 10 %, pas moins. « Avec ses moratoires de six mois, le premier ministre nous prend vraiment pour des lapins de six semaines », ironise Karine. Sans surprise, aucune n’est tendre avec le monde politique et avec Emmanuel Macron en particulier, perçu comme un « roitelet » qui prend les décisions en « catimini ». « On a le sentiment de ne plus être en démocratie », juge Annie, plutôt discrète jusqu’alors.

Alors, ici, comme ce soir, elles retrouvent le plaisir de parler, même si certains hommes tentent de jouer « les coqs » pour en imposer aux femmes. Peine perdue, explique Anne : « Les femmes travaillent. Elles prennent toute leur place dans la société. Il est donc normal qu’il en soit de même dans le mouvement des gilets jaunes. »

Sylvie Ducatteau
Macron chahuté au puy-en-velay

Lors de la visite éclair d’Emmanuel Macron au Puy-en-Velay (Haute-Loire) mardi soir, organisée pour constater les dégâts liés à l’incendie de la préfecture survenu en marge du rassemblement de samedi, des gilets jaunes l’ont attendu à sa sortie. Certains allant jusqu’à courir après sa voiture aux cris de « Macron démission ! » et de « Président des riches ! ». Sa réponse, rapportée par l’un de ses proches auprès de France Inter ? Qualifier les manifestants de « minorité ensauvagée qui veut tout faire flamber ». De quoi souffler sur les braises alors que le mouvement est déjà chauffé à blanc par son « mépris » des classes populaires si régulièrement affiché.

 
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