Essai. La fabrique des « héros » de la patrie

Jeudi, 6 Décembre, 2018

La Souffrance et la gloire. Le culte du martyre de la Révolution à Verdun Michel Biard, Claire Maingon Vendémiaire, 209 pages, 21 euros
L’an II et la Grande Guerre. Michel Biard et Claire Maingon relèvent le pari d’une analyse en parallèle.

Voici un ouvrage bienvenu en ces temps de commémoration de la Grande Guerre. Une historienne d’art de la France contemporaine s’associe à un spécialiste de l’histoire de la Révolution française pour observer en profondeur, et comme en contrepoint, comment l’écho de la Révolution, survenue plus de cent vingt ans avant la Première Guerre mondiale, a pu contribuer à accompagner le déroulement de cette dernière, voire à en justifier la raison d’être. Cette association traduit un souci partagé d’approfondissement qui inspire la plus totale approbation. L’ouvrage tient bien toutes les promesses de son titre. On y compare la « fabrique » des héros sur les « champs de bataille » de 1793 puis de 1916, par exemple à Verdun. On met en parallèle les exaltations d’avant-hier, retrouvées opportunément pour être mises au service des héroïsations postérieures ; on y analyse les désastres et misères subis autrefois à ce qu’il faudra endurer plus tard, aussi bien dans la France profonde que dans la proximité du Front. On y traite évidemment de la question des victimes, civiles mais surtout militaires, de celle des blessés et mutilés revenus des champs de bataille.

L’élan révolutionnaire populaire

On y voit les formes contrastées de l’exaltation patriotique, la mise en œuvre comparée des propagandes, en tenant compte évidemment du différentiel des moyens mis en œuvre entre les deux moments historiques, celui de l’élan révolutionnaire populaire d’un XVIIIe siècle prémanufacturier et celui du passage à la « guerre industrielle » dans un pays modernisé et tenu en main par un État implacable. La science des deux auteurs les met constamment en garde contre l’anachronisme : on s’en réjouira ! Reste qu’on aurait souhaité un plus net démarquage à l’égard de la propagande totalement manipulatrice et chauvine du souvenir révolutionnaire/républicain de 1792-1795, dans ce qui fut mis en œuvre dès 1914 et prolongé bien au-delà de 1918, quand on voulut à la fois justifier après coup l’« union sacrée » puis la recomposition impérialiste et nationaliste de la géopolitique mondiale. Tout ici est dit et les effets de propagande belliciste avalisés sans phrases… y compris par le silence fait sur le combat de Jaurès pour la paix et son assassinat par le nationaliste Villain, qu’on acquitta en 1919 ! C. M.

 
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