La bataille de Cholet, le 17 octobre 1793. Bridgeman Images
La bataille de Cholet, le 17 octobre 1793. Bridgeman Images

Essai. Vendéens, Cévenols, l’écheveau de l’histoire

Jeudi, 6 Décembre, 2018

Camisards et Vendéens. Deux guerres françaises, deux mémoires vivantes Philippe Joutard, Jean-Clément Martin Alcide, 156 pages, 19,90 euros
Jean-Clément Martin et Philippe Joutard font œuvre commune sur la compréhension des conditionnements à partir de deux histoires régionales.

Comme chacun(e) le sait, l’histoire de la France a été marquée depuis ses origines d’État par de lourds épisodes de guerre civile. Dans la Guerre civile en France (1871), Marx fait porter à Thiers la responsabilité d’avoir « déclenché (sic) » la guerre civile, mais il se garde de s’en tenir à cela, et la question des fondements structurels et conjoncturels du fait de guerre intérieure est au cœur de la démarche critique de l’auteur du Capital. Les enjeux de classe constituent le cœur de son analyse. À l’opposé, le soubassement social éventuel des affrontements antérieurs ne constitue pas la préoccupation principale des deux auteurs de l’ouvrage dont il est ici question. Cependant, leur point de vue mérite d’être sérieusement pris en considération.

La révolte « des camisards » met le feu dans les Cévennes

En s’appuyant sur des travaux récents et des recherches renouvelées, souvent entreprises à son actif, Philippe Joutard revient ici, magnifiques cartes à l’appui et documents cités, sur la révolte « des camisards » qui a mis le feu dans les Cévennes à la suite de l’exécution, le 24 juillet 1702, de l’abbé du Chayla : sombre individu chargé de mettre en actes la répression des moindres manifestations de réapparition de la « religion prétendue réformée », interdite dans le royaume depuis 1685. Après avoir décrit la « guerre » conduite par les agents et soldats de Louis XIV jusqu’en 1704 contre les descendants des huguenots insurgés, Joutard en analyse la construction mythique consécutive.

Élargissant la portée de ses travaux portant sur les insurrections tenues pour « contre-révolutionnaires » et culminant dans la Guerre de Vendée, laquelle a déchiré la « Première République française » de mars 1793 à juin 1795 (200 000 morts), avant de se prolonger longtemps en « chouannerie » ou en « mauvais gré », Jean-Clément Martin, en propose, lui, un descriptif synthétique, précis et bien enlevé. Il replace l’épisode dans la configuration de la nation française en révolution et faisant face à l’invasion étrangère. L’étude des causes de l’insurrection et du comment de la répression ne constitue pas le propos principal de l’auteur : on peut le regretter, mais l’essentiel pour lui est de décrire et d’analyser les raisons de la survie mythique de « la Vendée », facteur de polarisation idéologico-politique dans la France contemporaine. Cela force l’attention du lecteur.

L’exploration de ce « passé qui ne passe pas »

Devenue une mémoire conservatrice refaite, constituée de tout un appareil mémoriel balisé, c’est toute une France de l’Ouest post-révolutionnaire qui se trouve ainsi interrogée contradictoirement par l’historien. On ne saurait trop recommander de le suivre dans l’exploration de ce « passé qui ne passe pas » et dans « la construction mémorielle », d’ailleurs évolutive et partagée, qui en est le produit. Deux récits, deux mémoires comparées, diverses approches de lourds héritages parmi d’autres : de quoi sommes-nous faits au-delà de nos conditionnements présents ? L’histoire ne fournit pas de réponse unilatérale mais contribue au démêlage de l’écheveau. Quand même, à propos du caractère « populaire » (aujourd’hui dirait-on « populiste » ?) des insurrections de l’Ouest de la fin du XVIIe siècle, n’oublions pas, comme l’enseignait Jaurès, qu’« il ne suffit pas, pour qu’un mouvement soit populaire, que le peuple y soit mêlé (...), il faut que ce mouvement et cette agitation aient pour but l’affranchissement du peuple (...). Combattre la bourgeoisie au profit de l’avenir est révolutionnaire. La combattre au profit du passé est réactionnaire ». Vous avez dit « héritage(s) » ou actualité ?

Claude Mazauric Historien
 
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