Rassemblement des salariés de Mobipel devant le siège de Free en avril 2018 contre la cession de Mobipel à Comdata. Photo : Nicolas Cleuet
Rassemblement des salariés de Mobipel devant le siège de Free en avril 2018 contre la cession de Mobipel à Comdata. Photo : Nicolas Cleuet

Free annonce Delta et se débarrasse de ses salariés « sortis du caniveau »

Mardi, 4 Décembre, 2018

Free a présenté mardi sa nouvelle Freebox Delta dans un grand raout inspiré des messes organisées par Apple. Le produit est cher, premium, visant à « enchanter le client », mais avec en arrière-plan une organisation du travail héritée du pire du low cost. Ce que montre un rapport d’expertise alarmant.

Xavier Niel, incarnation française de cette économie de la « disruption », tente de redresser son groupe. Iliad a perdu en France de nombreux abonnés Web comme mobile et 50 % de valeur en Bourse. Ses arguments pour convaincre ses actionnaires : sa nouvelle Freebox (voir encadré ci-dessous) et le développement de ses offres en Europe. Le démarrage de Free mobile en Italie est d’ailleurs plutôt bon. Ce pourquoi le groupe vient de vendre Mobipel, son centre d’appels de Colombes, à Comdata, un sous-traitant italien, qui continuera à travailler à 100 % pour son ancienne maison mère. Comdata voulait acheter un centre expert pour développer son activité de prestataire de Free, mais il se retrouve avec des salariés traumatisés, dont beaucoup ne peuvent plus se rendre au travail.

2 tentatives de suicide

Un rapport d’expertise commandé par le CHSCT, réalisé par le cabinet Altervention, fait suite à l’annonce de la cession et à deux tentatives de suicide sur le lieu de travail. « L’état de santé des salariés est caractéristique d’une détresse généralisée : aucune population ne s’avère protégée », note en introduction le rapport dévoilé par le syndicat Sud de Mobipel. Il montre que Free voulait plutôt se débarrasser d’un bastion syndical après leur avoir imposé des conditions de travail déplorables. La direction a fait traîner sa restitution, et a hâté, en sortant son carnet de chèques, la transaction. Le rapport reste bel et bien alarmant et met en avant les méthodes managériales toxiques du groupe, que Free n’a pas contestées.
 
À leur embauche, 91 % des salariés du centre d’appels se disaient fiers de travailler chez Free, qu’ils voyaient comme « le Google français ». Mais lors de l’expertise, 92 % déclaraient le contraire. Voici comment la direction évoque ses salariés, selon le rapport : « Cette population, “sortie du caniveau”, s’avérera finalement par essence “mauvaise performeuse”, “impossible à éduquer et à gérer” avec son lot de “problèmes religieux, de communautarisme, de discriminations sexuelles” insurmontables à gérer. “À l’impossible nul n’est tenu. À Colombes, il y a trop de personnes avec de trop grandes difficultés”, nous dira même l’un des membres de la direction. »

« “T’es mort, je vais te n… ta mère” »

Dans les faits, cette population issue des quartiers populaires s’est surtout transformée en bastion syndical, organisé et revendicatif, ce qui s’est révélé insupportable pour Free. À l’été 2018, pas moins de 13 % des effectifs du centre d’appels avaient déjà exercé un mandat syndical ou de représentation du personnel dans leur entreprise. Il fallait pour Free les mater, ou s’en débarrasser. « À quelques exceptions près, l’ensemble des salariés de Mobipel présentent une dégradation de leur santé mentale et un état de détresse psychologique avéré », alarme le rapport, au point que « 27,2 % des répondants ont envisagé dans les derniers temps au moins une fois de mourir ou de se faire du mal ». Les salariés sont surveillés en permanence. Doivent demander l’autorisation pour aller aux toilettes. Ils sont évalués en continu, notamment parce qu’une part de leur salaire, pouvant aller jusqu’au tiers de celui-ci, est variable, selon leur performance. Mais les modalités ne sont ni claires ni justes, d’autant qu’il est impossible de réaliser à la fois les objectifs quantitatifs et qualitatifs. « Les bases changent sans arrêt, depuis que je suis là je ne fais que me remettre à niveau pour satisfaire des attentes toujours nouvelles. Je ne sais jamais si je fais l’affaire puisque les indicateurs changent tout le temps. C’est difficile de se remettre tout le temps en question, de ne pas savoir ce qu’on attend de moi, d’être mis en échec permanent », témoigne un conseiller.
 
Les situations sont extrêmement tendues. 77 % des salariés disent avoir subi des situations de violence dans leur travail, pour les trois quarts de la part de la hiérarchie. « “T’es mort, je vais te n… ta mère”, m’a lancé mon responsable, avant d’ajouter : “fils de p…” », raconte encore un conseiller.

348 licenciements en trois ans

Du côté des effectifs, c’est l’hécatombe. De 649 en 2013, Mobipel en comptait juste 262 à sa revente par Free. Outre les départs liés aux conditions de travail, la direction a opéré un réel plan social massif camouflé derrière des licenciements pour fautes : 348 en trois ans, ainsi que 158 ruptures de périodes d’essai. Il y a eu près de 90 recours devant les tribunaux. Et les militants syndicaux sont en première ligne. Un élu Sud « est licencié pour faute grave pendant un arrêt maladie en raison de la désorganisation provoquée dans son service par son absence pour maladie », pointe le rapport, ou une autre « est licenciée pour faute grave au motif de minutes de retard sur prise de poste ». Anousone Um, élu Sud, devait quant à lui être renvoyé pour avoir « pris neuf pauses inférieures à cinq secondes », ce qui constituait « un usage abusif de ce droit »… Raisons pour lesquelles le rapport conclut : « Le projet de cession constitue un aboutissement de cette logique d’éviction : faute d’avoir pu évincer les syndicalistes appréhendés comme problématiques, c’est tout le site qui est évincé. »
 
 
La Freebox Delta, un fourre-tout très cher.
 
À 50 euros par mois l’abonnement, Free n’est plus l’opérateur qui rend Internet accessible. Surtout que pour bénéficier d’une enceinte connectée, il faut débourser 10 euros de plus par mois. Celle-ci permet à la Freebox de marcher sur les plates-bandes de Google Assistant. De fait, elle intègre Alexa, l’intelligence artificielle d’Amazon, véritable pompe aspirante à données personnelles et espion numérique à but commercial. Ce dispositif devrait permettre de commander sa télé à la voix en disant « OK Freebox ». La machine est compatible avec tous les services en ligne à la mode, de Spotify à Netflix, et promet un débit de fibre optique 100 fois plus élevé que la concurrence. Pour les foyers éligibles, bien évidemment…
 
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