« Ils imaginent vraiment que c’est avec ça qu’on va lever le camp ? »

Mercredi, 5 Décembre, 2018

Au bivouac de Montabon, dans la Sarthe, près du péage de l’autoroute A28, les annonces du premier ministre ont été vécues comme une violence et un mépris supplémentaires.

À cette heure méridienne, une vingtaine de gilets jaunes assurent la permanence au bivouac mitoyen au poste de péage de l’A28. On sait qu’Édouard Philippe s’apprête à annoncer des décisions. Certains estiment « impossible qu’il ne mette pas du lourd sur la table ». D’autres en doutent : « Ce serait la voie raisonnable, mais je crains qu’ils en soient loin. » Vanina tarde à s’installer devant la télévision : « Je me fais violence pour venir écouter, je ne les supporte plus. » Le premier ministre apparaît. Les visages deviennent graves, l’attention se fait très soutenue. Sous la vaste tente, les regards commencent à se chercher : « J’ai bien compris… Pince-moi, je cauchemarde… » Les annoncent s’achèvent, la menace du bâton se fait pesante. « C’est tout ! »

Après la douche froide, les rayons du soleil sont appréciés, mais une sorte de mutisme s’installe durant plusieurs minutes. « Ils se foutent de nous. Ce n’est plus de la surdité, mais du foutage de gueule », gronde Alain. « Ils imaginent vraiment que c’est avec ça qu’on va lever le camp ? » interroge Henri, qui relève « le tonitruant silence sur les retraites et la CSG ». Vanessa prend sa respiration, le regard est noir : « Ils ne retirent rien. Ce qu’il annonce, c’est un sursis à se faire entuber. Rien d’autre. »

Au rond-point, le trafic reprend. Les saluts de Klaxon semblent plus insistants. Un routier marque brièvement l’arrêt, vitre ouverte. Un puissant « on tiendra ! » retentit. Un espace Renault s’arrête. Un gilet jaune sur le siège à ses côtés, sa conductrice exprime son soutien sans dissimuler sa réprobation et sa profonde inquiétude des violences survenues, samedi, à Paris et dans d’autres villes. Le dialogue s’engage. Nul ici se réjouit de ces scènes et, très vite, on évoque les annonces tombées une heure plus tôt. « Vous avez raison, dit l’automobiliste, on se demande où ils veulent en venir à pousser les gens à bout comme cela… » Passé 16 heures, la présence se densifie. On échange ferme, mais, si de l’un à l’autre, les mots pour le dire diffèrent, les appréciations sont à l’unisson : inacceptable. Julien « ne demande pas l’aumône ni la charité et en plus à durée limitée, seulement de pouvoir vivre » avant d’ajouter : « Le droit de vivre de son travail ? Avec moins de 1 200 euros, tu fais comment. ? Et quand tu es au chômage, tu traverses la rue ? » L’allusion à l’indécent propos du président déclenche l’ire de Jacqueline : « Le Macron, voilà qu’il se terre en son palais et envoie ses chiens. J’y vais fort ? Et pourquoi je devrais respecter des gens qui nous crachent leur mépris à la figure ? »

Alors que l’après-midi avance, les préoccupations se font autres. Depuis la veille au soir, le bivouac de Montabon est sous la pression des médias. Radios, agence de presse, télévisions semblent jeter leur dévolu sur ce coin de campagne. FR3 national annonce une émission en direct depuis l’ancienne rotonde ferroviaire à quelques kilomètres de là. Des indiscrétions filtrent : une ou deux ministres seront de la partie. Une visite aux abords des lieux révèle qu’ils sont transformés en place forte. Des sources très bien informées nous indiquent que l’affaire met la préfecture sur les dents. Au rond-point, on se concerte. La décision est prise : « Nous n’irons pas. Nous sommes prêts à dialoguer, mais pas au coup de sifflet et pas pour assurer le service après-vente d’Édouard Philippe. D’autant que ce soir, nous avons mieux à faire : une réunion de coordination entre les différents points de mobilisation du département est prévue. Elle est essentielle car, à l’évidence, c’est loin d’être fini. »

MARC BLACHÈRE
 
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