Manifestation des gilets jaunes, le 1er décembre à Paris. Zakaria Abdelkafi/AFP
Manifestation des gilets jaunes, le 1er décembre à Paris. Zakaria Abdelkafi/AFP

Mouvement des gilets jaunes : le capitalisme sur la sellette ? 1/2

Mercredi, 5 Décembre, 2018

Dans les nombreux cahiers de doléances qui circulent aujourd’hui, la question de l’utilisation de l’argent est largement posée.
Avec Patrick Cingolani, professeur de sociologie, Laboratoire de changement social et politique, université Paris-Diderot, Joël Decaillon, ancien secrétaire général adjoint de la Confédération européenne des syndicats (CES) et Édouard Martin, député PS au Parlement européen.

le temps d’en sortir

Patrick Cingolani

Professeur de sociologie, Laboratoire de changement social et politique, université Paris-Diderot

Le mouvement social des gilets jaunes semble en deux semaines avoir changé de caractérisation. De mouvement de contestation populaire contre une taxation inique, contre des conditions de vie renchéries et contre la précarisation, il semble être devenu un soulèvement dans lequel se cristallise un sentiment d’injustice qui ne peut plus se résumer au cadre conjoncturel d’une politique gouvernementale même si dans son amorce il lui est directement lié.

L’ampleur du mouvement, sa dynamique, son exacerbation expriment une dimension émotionnelle qui lui donne une profondeur et une surface historique ou s’agrège l’expérience répétée du mépris et de l’humiliation. C’est pourquoi il s’agit moins désormais de faire un état des lieux sociologique de la composition du mouvement que d’en saisir le sentiment de tort et la signification politique.

Dans une certaine mesure, l’apparition des gilets jaunes rappelle l’explosion des grèves de 1995. Il s’agissait alors d’un président massivement élu sur le slogan de la « fracture sociale » et avec pour adversaire le fondateur du Front national, il s’agissait il y a un peu plus d’un an d’un président majoritairement élu autour de l’argument du changement et du rassemblement contre la candidate de ce même Front national. Dans l’un et l’autre cas, pris par une sorte d’illusion électoraliste, les deux présidents ont présumé de leur légitimité en trahissant effrontément leurs promesses de campagne. En 1995, le mouvement social conteste le « plan Juppé » sur les retraites et la Sécurité sociale ; en 2018, il conteste des taxes et des impôts qu’il estime iniques.

Toutefois, entre l’un et l’autre mouvement, durant vingt ans, des expériences de l’injustice se sont accumulées tandis que les conditions de l’action et de la lutte se sont trouvées changées. Le capitalisme, dépourvu de l’opposition historique qu’avait constituée la présence durant le « court XXe siècle » d’un bloc qui, quoi qu’on puisse en penser, avait pour effet d’en limiter la puissance de prédation, est désormais seul. Nous pouvons régulièrement dans l’actualité internationale en mesurer les méfaits. La bêtise, le mensonge, le mépris pour les enjeux décisifs concernant la planète et pour la condition des peuples sont désormais les manifestations de classes politiques compromises avec les intérêts financiers quand elles ne font pas de leurs missions publiques l’occasion d’un enrichissement privé.

Mais ce capitalisme absolu, les Français et les Européens en font l’expérience à l’échelle historique autant que quotidienne. Nous savons que, depuis ces vingt à trente dernières années, les inégalités n’ont cessé de s’accroître, que l’asymétrie des conditions aux deux extrêmes de la société est devenue scandaleuse et que les classes moyennes sont elles-mêmes désormais la proie de ces disparités. Nous vivons quotidiennement ces inégalités et ces injustices dans l’insécurité sociale liée aux incertitudes de l’emploi, aux difficultés de logement, aux faibles salaires ou aux maigres retraites, mais tout autant dans les manifestations de ce capitalisme arrogant devenu de plus en plus punitif : blâmant les pauvres, cherchant à leur extorquer les aveux de la responsabilité qu’on leur prête dans leurs échecs professionnels ; de plus en plus répressif : inquiétant méthodiquement les travailleurs par l’ostracisme, la crainte du licenciement, etc. Au Royaume-Uni, la cinquième puissance économique mondiale, le peuple semble sortir exsangue de quarante ans de luttes intestines menées contre lui par le néolibéralisme. Si l’on en croit les récents rapports, il sort appauvri d’une économie dynamisée par les « zero-hour contracts », la « gig economy », et un autoentrepreneuriat qui semble renouer avec les conditions d’exploitation du XIXe siècle. Mais tandis que l’ethos pénitentiel du néolibéralisme anglo-saxon cherche à étendre sa sphère d’influence, la société française a pu elle aussi prendre la mesure de ce nouveau capitalisme et de son arrogance.

En 2008, le scandale de la Société générale et ses 5 milliards d’euros a montré aux Français la déconnexion criante des classes dominantes et des happy few de la spéculation. Les uns et les autres ont manifesté un naturel désarmant en parlant des revenus qu’ils percevaient, voire des sommes qu’ils s’attribuaient, ainsi qu’en rendant compte de transgressions qui leur apparaissaient aussi normales pour ce qui les concernait qu’elles leur étaient odieuses parmi le peuple.

Régulièrement, l’actualité nous rappelle à combien de Smic correspondent leurs rémunérations alors que ce sont souvent les mêmes ou leurs affidés politiques qui dénoncent l’assistanat. Régulièrement, ils font montre d’une mesquinerie comptable lorsqu’il s’agit des pauvres et des déshérités et de largesses lorsqu’il s’agit des riches, entre autres pour leurs contributions directes. Au début des années 2000, un vice-président du Medef nous promettait le monitoring des comportements. Ce projet de disciplinarisation des peuples croît chaque jour et il règne désormais de plus en plus en France une atmosphère d’accablement et de contrition.

On ne va pas rappeler en quelques lignes toutes les inégalités qui traversent la société française depuis trente ans, il faudrait pour cela un livre. Si l’on insiste sur quelques faits saillants, c’est pour dire que l’objet du soulèvement des gilets jaunes est d’autant plus puissant qu’il est au sens fort symbolique. Il est la réaction à un sentiment de mépris, d’ignorance, d’injustice enduré depuis longtemps et dont la présidence actuelle est exemplaire.

Mais ce que le mouvement dessine aussi dans la conjonction encore incertaine entre crise climatique et crise sociale, c’est la question d’une forme de rassemblement qui soit à la hauteur de ce capitalisme absolu qui s’appuie sur la puissance d’un travail socialisé à ses propres fins à travers la spéculation, l’exploitation et l’usage asymétrique des nouvelles technologies. On ne viendra pas à bout d’un tel capitalisme en quelques week-ends ou en quelques soirs, même s’ils ont tout leur sens dans ce soulèvement populaire, et si c’est aux acteurs eux-mêmes de mettre en avant leurs revendications.

Nous avons besoin d’un nouveau sens de la politique et de sa temporalité. Il faut chercher pour les mouvements contemporains de nouvelles configurations institutionnelles qui synthétisent les actions et les pratiques organisationnelles de l’occupation des places aux assemblées populaires, réunissent les expériences qui, des ZAD aux coopératives, inventent de nouvelles formes de vie, il faut poursuivre les expériences syndicales respectueuses de l’horizontalité, les ouvrir à la transversalité des luttes citoyennes, y compris climatiques, mais il faut aussi donner une dimension d’internationalisme aux dynamiques de lutte en amplifiant les solidarités avec les groupes et les peuples en proie à une exploitation éhontée et à une précarité désormais tout autant sociale qu’environnementale.

Le mouvement ouvrier a su se construire contre le capitalisme de son temps, nous avons à construire un tout autre mouvement contre celui dont le spectre hante d’ores et déjà le monde. C’est encore une fois la condition pour échapper à la barbarie.

le dogme de la valeur pour l’actionnaire

Joël Decaillon

Ancien secrétaire général adjoint de la Confédération européenne des syndicats (CES)

Édouard Martin Député PS au Parlement européen

La France vit depuis le 17 novembre un mouvement social inédit. Son « panache blanc », ce sont les gilets jaunes, dont le port est obligatoire pour tout automobiliste voulant signaler un danger imminent et éviter des accidents. Le danger imminent réside dans la vie chère, dont l’augmentation des taxes sur les carburants constitue l’emblème fédérateur. Quant à l’accident, il pourrait résulter, à tout moment, d’un dérapage dans une confrontation violente entre le mépris affiché des uns et la sensibilité exacerbée des autres, avec des conséquences économiques et politiques potentiellement dangereuses pour la démocratie.

Ce qui caractérise ce mouvement des gilets jaunes est à la fois sa spontanéité et sa méfiance, ou même son aversion envers toute forme de représentation. Or, sans interlocuteur, comment discuter, comment négocier pour sortir de la crise ? La marginalisation des corps intermédiaires opérée par le gouvernement montre ici son caractère délétère. Augmenter le prix des carburants pour « désintoxiquer » les Français de leur voiture. L’inintelligence politique de la mesure est révélatrice d’une intoxication réelle aux dogmes néolibéraux ordinaires. Les taxes sur les carburants ne sont que « la goutte qui fait déborder le vase ». Un vase que le gouvernement remplit par une politique fiscale antisociale qui ne permet pas à de nombreux ménages de vivre dignement ; et ce d’autant plus qu’ils dépendent de leur voiture pour vivre « normalement » dans les zones rurales et « périurbaines » où ils habitent.

Tout le monde, avec ou sans gilet, a compris maintenant que les dérèglements climatiques sont la conséquence d’un modèle économique de plus en plus dangereux. La transition bas carbone, comme tout changement d’ampleur modifiant nos conditions de vie à moyen et à long terme, doit être pensée dès le départ comme une transition juste c’est-à-dire que la conduite politique de la transition doit participer à réduire les inégalités et non pas à les accroître. Au lieu de cela, le gouvernement utilise le produit de la fiscalité carbone pour colmater la déperdition de ressources qu’il a opérée en exonérant largement les plus fortunés. Après avoir « soulagé » les entreprises avec un Cice à 40 milliards d’euros, il ne reste plus qu’à faire porter l’essentiel de l’effort sur les plus modestes : quelle belle solidarité !

La transition bas carbone, que nous appelons de nos vœux, devrait, en tout premier lieu, bénéficier de l’instauration d’un ajustement carbone aux frontières pour les produits industriels importés. L’ajustement aux frontières est un outil éprouvé qui existe déjà dans son principe par le règlement Reach sur la circulation des substances chimiques dangereuses. Outre la reprise des investissements industriels en Europe, cet outil serait capable d’alimenter un fonds d’investissement dans les transports, fonds qui pourrait également être abondé par une partie substantielle des taxes applicables sur les carburants. Il servirait à financer la transition bas carbone des ménages qui en ont le plus besoin. Cette approche par la compétitivité est nécessaire mais pas suffisante. Elle n’autorise pas à faire l’impasse sur la distribution primaire des revenus entre profits et salaires, gouvernée depuis trop longtemps par le dogme « écologiquement insoluble » de la valeur pour l’actionnaire, gonflant les dividendes distribués et les émoluments faramineux des grands dirigeants d’entreprises mondialisées au détriment des salaires de la majorité des salariés, en tablant sur l’affaiblissement des syndicats. La boucle est bouclée avec les gilets jaunes comme expression du déficit des corps intermédiaires, cyniquement orchestré depuis juin 2017.

Ce mouvement remet en cause in fine l’évolution de l’architecture de l’ensemble des prélèvements obligatoires mise en œuvre par le gouvernement Philippe, et déjà entamée sous le quinquennat précédent. D’où la volonté du président Macron et de son gouvernement de résister à la remise en cause de la taxation des carburants. Quand on refuse de changer de cap, on peut aussi s’échouer…

Dernier ouvrage paru : Révolutions précaires. Essai sur l’avenir de l’émancipation (La Découverte).
 
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