Le 6 octobre 2009, manifestation du personnel des antennes Orange d’Auch et du Gers pour dénoncer la vague
de suicides de salariés et le harcèlement de la direction. Sébastien Lapeyrre/La Dépêche du midi/PhotoPQR
Le 6 octobre 2009, manifestation du personnel des antennes Orange d’Auch et du Gers pour dénoncer la vague de suicides de salariés et le harcèlement de la direction. Sébastien Lapeyrre/La Dépêche du midi/PhotoPQR

Justice. Le procès-fleuve de France Télécom sur les rails

Jeudi, 6 Décembre, 2018

Alors que s’ouvrent les audiences techniques de l’opérateur de télécommunications, les syndicats reviennent sur ce dossier historique de la souffrance au travail.

Neuf ans après le début de l’enquête, les victimes et leurs familles espèrent enfin obtenir justice. Aujourd’hui se déroule la première audience technique de ce qui s’annonce comme le procès historique de la souffrance au travail en France, celui de France Télécom, devenu depuis Orange. Seront abordés le nombre de séances et de témoins entendus, préludes à une séquence judiciaire fleuve qui s’ouvrira le 6 mai prochain et devrait durer jusqu’au 2 juillet. Sur les bancs du tribunal correctionnel de Paris comparaîtront l’entreprise comme personne morale, mais, surtout, l’ancien PDG, Didier Lombard, et ses deux ex-bras droits, Louis-Pierre Wenès et Olivier Barberot, ainsi que quatre hauts cadres de France Télécom, dont certains sont encore dans les effectifs. Pour les trois premiers, des faits de harcèlement moral ont été retenus, et, pour les autres, ceux de complicité de harcèlement moral. Dès 2006, la mise en place du plan NExT avait abouti à une restructuration ultraviolente dans la société comptant alors 75 % de fonctionnaires, afin de supprimer 22 000 postes et changer 10 000 personnes de métier. Une inflexion stratégique radicale intervenant deux ans après le passage sous la barre des 50 % de la part de l’État dans le capital. C’est alors que la catastrophe sociale et une vague de suicides s’étaient abattues sur l’entreprise.

« Mobilités forcées », « missions dévalorisantes »

Sur les 39 cas examinés par la justice, dix-neuf concernent des personnes qui ont mis fin à leur jour, douze des tentatives et huit des dépressions sur une période allant jusqu’à 2010. L’enquête aura été titanesque, l’ordonnance de renvoi, présentée en juin, compte 675 pages et pointe les « mobilités forcées » et autres « missions dévalorisantes », dans le cadre d’« une politique d’entreprise visant à déstabiliser les salariés ». Tous les syndicats se sont portés partie civile. Pour SUD PTT qui avait porté plainte en premier en 2009, l’enjeu, comme l’explique Christian Pigeon, qui suit l’affaire pour la fédération, « est de faire condamner les responsables de manière exemplaire et faire reconnaître ce harcèlement institutionnalisé instauré pour obtenir une rentabilité financière la plus rapide possible. Ce procès est aussi emblématique pour les entreprises adoptant ce type de stratégie ».

Les stigmates restent vifs pour les victimes

Si cette première audience lance le processus, Sébastien Crozier, président de la CFE-CGC, syndicat qui avait créé avec SUD l’Observatoire du stress et des mobilités forcées en 2007, s’attend à ce que « la défense cherche à allonger la durée du procès, à faire témoigner plus de gens. Ils ont des moyens colossaux. C’est la justice des riches contre celle des pauvres ». Comme le précise Christian Pigeon : « On va voir combien de personnes ils vont mettre en face pour contrecarrer les témoignages accablants. De notre côté, nous allons aussi faire venir des sociologues afin de mettre en avant cette logique systémique. » Car les stigmates restent vifs pour certaines victimes. « Je discutais, hier, avec une femme qui est en invalidité à 64 % à cause du management dans l’entreprise, elle ne s’en est jamais remise », poursuit Christian Pigeon. Encore marqué, Sébastien Crozier souligne que cet épisode reste « un scandale, une tache indélébile. Il y a des gens tellement abîmés par ce qui s’est passé, il y a eu une énorme violence sur le corps social. Et les suicides ne se sont pas arrêtés du jour au lendemain. Le procès doit aussi servir à dire “plus jamais ça”. »

Cécile Rousseau
 
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