Souvent inexpérimentés en matière de manifestations, artisans, commerçants et étudiants se sont fait piégés. A. Eassa/AFP
Souvent inexpérimentés en matière de manifestations, artisans, commerçants et étudiants se sont fait piégés. A. Eassa/AFP

Justice. Où sont passés les émeutiers, les vrais ?

Jeudi, 6 Décembre, 2018

Les audiences en comparution immédiate laissent entrevoir une diversité de profils des personnes interpellées, qui ressemblent très peu aux activistes expérimentés « d’ultradroite et d’ultragauche » mentionnés par le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner.

Minuit vient de sonner lorsque Wissam est arrêté non loin de la place de l’Étoile, à Paris. Les policiers trouvent sur lui deux pièces de la Monnaie de Paris, frappées pour le Centre des monuments nationaux. Ils l’envoient direct en garde à vue : des distributeurs de pièces de ce type ont été pillés, un peu plus tôt, à l’intérieur même de l’Arc de triomphe. Le jeune homme, âgé de 19 ans, a même fait des vidéos à l’intérieur du bâtiment dévasté. Il est monté sur le toit, a filmé à 360 degrés l’étendue des dégâts des émeutes du 1er décembre. Son téléphone borne de 10 h 11 à 21 h 4 dans le secteur des altercations, souligne aussi le procureur. Autant de preuves irréfragables pour l’appareil judiciaire qui a la lourde charge de juger, en trois jours, 227 personnes majeures déférées devant les tribunaux. La réponse se veut à la hauteur des violences urbaines, jamais vues à Paris depuis Mai 68. C’est dans ce contexte que le jeune Wissam se présente dans le box des accusés de la salle 6.05 du nouveau tribunal de grande instance (TGI) de Paris. Tout semble le désigner, sur le papier, comme l’un des casseurs qui ont « souillé » l’Arc de triomphe, comme l’a dénoncé le président de la République. Un de ceux qui se sont employés à dégrader un monument national, à « semer le chaos » sur la plus belle avenue du monde.

Une amende de 200 euros avec sursis

C’est un autre son de cloche une fois à la barre. « Je ne suis ni un manifestant ni un gilet jaune ou quoi que ce soit. J’y suis allé parce que c’était un événement impressionnant. Je voulais aller voir », raconte ce jeune homme de 19 ans en service civique dans un foyer pour personnes souffrant de handicap mental. Son CV mentionne plusieurs engagements associatifs. Une fois l’audience terminée, rien ne permet d’incriminer ce Breton, hormis le fait d’avoir ramassé par terre ces deux pièces, d’une valeur de 2 euros chacune. Du point de vue de la loi, c’est du recel. Il s’en sortira avec une amende de 200 euros avec sursis. À la sortie de l’audience, son copain Tom n’en revient pas. Si Wissam a été localisé dans la zone d’émeutes, « c’est parce qu’il était chez moi, rue Boissière, pas très loin de l’Arc de triomphe. On a joué à Fifa (un jeu vidéo – NDLR) une bonne partie de la journée ».

Ce n’était pas le seul dossier qui ne tenait pas la route. Pedro, Messias et son fils Thiago peuvent en témoigner. La police leur tombe dessus avenue de Wagram, « à proximité d’un départ de feu », est-il écrit dans le PV d’interpellation. En réalité, Pedro, pompier volontaire, explique avoir aidé une employée d’un hôtel à éteindre le feu. « Ils s’y prenaient mal avec l’extincteur. » Mais la police n’a pas pris le temps de vérifier. Il est aussi venu en aide à une femme blessée rue de Rivoli. Mais voilà, il a eu le malheur d’envoyer à un ami, sur une liste WhatsApp, entre un « LOL » et deux smileys, qu’il montait à la capitale « pour mettre le feu ». « Viva la Revolucion ! » peut-on aussi lire dans leur fil de discussions de ces potes montés à Paris « avant tout pour apporter le nombre » et défendre le « progrès social ». Ces deux bûcherons et ce technicien en chimie ont commis l’erreur de mettre dans leur sac un casque sportif, des gants, des lunettes de piscine et des masques à gaz. « Nous avions lu sur des pages Facebook des gilets jaunes de bien se protéger. » Le père finira en pleurs, humilié d’être traité comme un voyou sous les yeux de son fils après trois jours en garde à vue, « à dormir sur des matelas, où pullulait la gale ». Dans ses réquisitions, le procureur demandera lui-même la relaxe.

« Ils ont fait du ramassage de masse », réagit à chaud une amie de Wissam en quittant l’audience. « Au vu de la faiblesse du dossier, il est étonnant que le ministère public ait envoyé mes clients jusqu’en garde à vue, et même devant le tribunal », souligne Me Karima Tadjine, avocate du trio venu de Haute-Savoie. Dans ce type d’affaire, et vu l’ampleur des événements, « ceux qui sont poursuivis paient un peu pour tous les autres », explique-t-elle. Le but : montrer l’exemple, décourager d’autres de se mobiliser à leur tour.

Mais où sont donc les émeutiers, les vrais ? Ces militants « d’ultragauche » et « d’ultradroite », déterminés à en découdre avec les forces de l’ordre ? Ce profil était rare, lundi et mardi, dans les box des cinq salles d’audience consacrées à ces comparutions immédiates. À la place, des magasiniers, des caristes, des manutentionnaires, des intérimaires, qui vivaient souvent leurs premières manifestations. Des artisans, aussi, venus exprimer leur « ras-le-bol ». À l’instar de ce mécanicien qui vivote sous le statut d’autoentrepreneur en revendant des voitures d’occasion tout en rêvant de devenir DJ. Il a été attrapé avec un blouson de moto volé et une fronde. Il a été relaxé du délit de port d’armes mais condamné à douze mois d’emprisonnement, dont six ferme, pour « participation à un groupement en vue de commettre des violences sur des personnes ou des dégradations de biens », comme le stipule l’article 222-14-2 du Code pénal. « En vue de ». Cette innovation des années Sarkozy a permis de condamner des individus qui n’ont pas envoyé des projectiles, ni commis des dégradations. C’est le cas des cinq copains venus de l’Essonne, dont quatre sont ouvriers spécialisés chez Safran (lire l'Humanité du 4 décembre). Arrêtés vers 10 h 45, alors qu’ils se garaient avenue des Ternes, ils ont commis le crime d’avoir pris des masques antipoussières, des lunettes de protection, du sérum physiologique et des petits pétards pour mettre de l’ambiance, « comme au 14 Juillet ». L’un d’entre eux a pris trois mois ferme. Les autres ont été condamnés à des peines de prison avec sursis. Idem pour Ryad, venu de Toulon. Il est arrêté lui aussi à 10 heures, alors qu’il enfile sa tenue de motocross. Les policiers ont trouvé un marteau dans le coffre de la voiture qui l’a déposé. Il n’a même pas eu le temps de voir des gilets jaunes. Bilan : quatre mois de prison avec sursis.

Des manifestants perdus dans Paris

Le ministère public a tapé fort. Et il a été suivi souvent par les juges du siège. Est-ce l’impact de la visite au TGI de Paris, dimanche, de la ministre de la Justice ? Ou la pression des événements ? « Vous n’aviez pas regardé les informations, ni écouté la radio, quand vous êtes arrivés pour manifester ? Vous n’aviez pas vu qu’il y avait des lacrymogènes ? » n’a cessé de répéter une magistrate lundi. « À partir de 8 h 50, ce jour-là, on ne vient plus dans ce quartier de manière pacifique », osera une procureure. Sur 57 personnes jugées lundi, 47 ont été condamnées, dont 20 à des peines de prison ferme.

Parmi celles-ci, beaucoup partagent, en plus de l’inexpérience des manifs et du maintien de l’ordre, le fait de méconnaître Paris. Comme cet homme venu de la Marne qui, poursuivi par des CRS, a filé droit vers la place de la Concorde, remplie de gendarmes mobiles. Ou ces manifestants incapables de situer le jardin des Tuileries. « Paumé » dans la capitale, Mickaël, étancheur à Nevers, suivait « les gilets, le mouvement » quand il se retrouve « bloqué entre deux groupes de policiers ». Il lance alors un bout de goudron pour les faire reculer. Il a été condamné à quatre mois de prison ferme. D’autres sont venus du Jura, de la Meuse, de la Drôme… la plupart ont été condamnés à une interdiction de venir à Paris pendant plusieurs mois.

Pierre Duquesne
 
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